Le 30 janvier 2026, l’annonce de nouvelles fonctionnalités par Anthropic a suffi à effacer près de 300 milliards de dollars de capitalisation boursière chez Salesforce, SAP, Oracle ou Adobe. Le signal était clair : les agents d’IA ne sont plus une promesse lointaine, ils commencent à menacer concrètement le cœur du modèle économique du logiciel d’entreprise.
Stéphane Roder, CEO du cabinet de conseil en stratégie Data & IA AI Builders, ne mâche pas ses mots : « Ça va tanguer pour les acteurs du logiciel. » Sa lecture de la situation est précise et sans ambiguïté. Les agents IA, ces systèmes capables d’accomplir des tâches complexes en se connectant à des outils externes, sont en train d’arriver dans le cœur des systèmes d’information des entreprises. Et leur progression remet en question des modèles économiques qui semblaient solidement installés.
La fin du logiciel monobloc ?
Pendant des décennies, les grandes suites logicielles ont prospéré sur un modèle simple et très rentable : un abonnement mensuel par utilisateur, des fonctionnalités standardisées regroupées dans un seul outil, et des marges en croissance régulière depuis 2006. Ce modèle est aujourd’hui fragilisé par une réalité nouvelle : un agent IA peut accomplir bon nombre des tâches pour lesquelles les entreprises payaient des licences coûteuses, qu’il s’agisse de la gestion des données d’achat, de la vérification de paie ou du traitement de dossiers clients dans les assurances ou les mutuelles.
Stéphane Roder anticipe une recomposition profonde des portefeuilles logiciels dans les directions informatiques : les entreprises conserveront certaines fonctions des grands éditeurs, mais en confieront d’autres à des agents IA, qu’ils soient issus de fabricants externes ou développés en interne. « Ça pourrait être la fin du logiciel monobloc et des confortables marges qui allaient avec », résume-t-il.
Une renégociation, pas un Armageddon
Stéphane Roder se distingue ici des lectures les plus catastrophistes en apportant une nuance essentielle. « On ne sait pas de quel côté la balance va pencher. Ce ne sera probablement pas le grand remplacement fantasmé par les marchés boursiers, mais il va y avoir une renégociation dans les deux années à venir. » Cette renégociation prendra la forme d’un réexamen contrat par contrat, fonction par fonction, de ce que les grandes suites logicielles apportent réellement par rapport à ce que des agents IA peuvent désormais accomplir à moindre coût.
Les acteurs historiques ne sont pas sans atouts. Leur connaissance fine des données clients, leur proximité commerciale et les garanties de sécurité qu’ils offrent constituent des remparts réels. Salesforce avec Agentforce, SAP avec ses partenariats IA ou Zendesk avec les modèles d’Anthropic : les grands éditeurs ont compris la menace et s’adaptent. Mais la pression reste forte, en particulier pour les éditeurs de taille intermédiaire, dont 40 % des fonctionnalités seraient, selon certaines estimations, directement exposées à la substitution par l’IA.
Ce que cela change pour les entreprises clientes
La vraie question n’est pas de savoir si le secteur du logiciel va s’effondrer, mais comment les entreprises clientes vont naviguer dans cette période de transition. Garder tous ses contrats SaaS en l’état serait une erreur de gestion. Tout remplacer par des agents IA du jour au lendemain serait une prise de risque inconsidérée. Ce qui s’impose, c’est une révision stratégique des processus métiers, menée avec méthode, pour identifier là où les agents IA créent réellement de la valeur et là où les logiciels existants restent indispensables.
C’est précisément ce que nous accompagnons chez nos clients dans le cadre de nos missions de transformation des processus par l’IA agentique. Identifier les processus exposés, évaluer le potentiel de substitution ou d’augmentation par des agents, construire un plan de déploiement avec un ROI mesurable : cette démarche est devenue une priorité stratégique pour les directions générales et les directions de la transformation qui veulent garder la main sur leurs coûts logiciels sans prendre de risques opérationnels.
La renégociation que Stéphane Roder anticipe ne se fera pas seule. Elle demande une vision claire, des critères de décision rigoureux et une capacité à déployer des agents IA de façon sécurisée sur des processus critiques. Les entreprises qui s’y préparent dès maintenant auront une longueur d’avance sur celles qui attendront que la vague les rattrape.
Retrouvez l’article juste ici :
https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/02/17/l-ia-fait-souffler-un-vent-de-panique-sur-le-secteur-geant-des-logiciels-d-entreprise_6667098_3234.html